Une vie en Afrique

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Tabaski : la fête du partage

Cette année, alors que l’on annonçait la Tabaski, les quartiers étaient progressivement envahis par des enclos à moutons. Dans certaines zones plus que d’autres, les prix se discutaient ardemment, mais restaient à la hausse comparés à ceux des années précédentes, laissant bon nombre de sénégalais furieux et les mains vides. On critiquait déjà les odeurs, les envahissements intempestifs des rues par les bêtes et leurs éleveurs, et la pollution engendrée, notamment sur les plages et dans les rues. Descendue à la "foiraille" de Sicap Mbao pour visiter un des plus gros espaces de bétail de Dakar, je restais béate devant autant de bêtes ; discutant avec les éleveurs, j’étais surprise de constater leur sociabilité, leurs origines modestes et nomades pour la plupart des peulhs arrivant du Mali ou de Mauritanie, leur facilité à poser et à répondre à mes questions. Pour moi la Tabaski se résumait à une orgie de mouton, un rituel certes, mais obscure, car je n’y avais jamais participé.

Cette année nous avons été conviés pour la Tabaski. C’était la première fois qu’on nous proposait de partager un repas de fête musulman, et si  l’envie de retrouver nos amis à cette occasion était plus forte, le spectacle qui s’annonçait n’en était pas moins intéressant. C’est ainsi qu’après un solide petit-déjeuner  nous avons rejoint la maison familiale après le rendez-vous à la mosquée de tous les pratiquants musulmans.

A 10h, sur le toit de cette petite maison de 4 niveaux, de nombreux bêlements s’échappaient déjà de l’abri couvert qui les accueillaient depuis plusieurs jours. Six bêtes, au total, attendaient sans savoir ce qui leur arriverait. Pensez que sur RFI on avait annoncé la veille que plus de 700 000 bêtes seraient égorgées rien qu’à Dakar ce 16 septembre 2013, soit le double rien que pour le Sénégal, et vous pouvez imaginer le nombre total de moutons qui seraient tués dans le monde en deux ou trois jours. Ca laisse perplexe … En tout cas, ce jour-là, nous avons participé à ce génocide ovin généralisé, et assisté au rituel. Chez nos amis, on avait engagé deux équipes d’hommes pour faire le travail ; équipés de leurs séries de couteaux, ils n’ont pas perdu de temps et attaché les pattes de la première bête, couchée au sol. Théoriquement, la tradition veut que la première bête tuée soit celle du propriétaire de la maison, et que ce soit lui qui égorge le mouton. Mais en son absence, d’autres peuvent le faire, tout en respectant l’ordre de l’abattage. Ainsi, après une prière rituelle muette, un homme égorge d’un geste sec le mouton bien tenu par d’autres. L’action est rapide, sans bavure, et la mort surprend sans peur apparente le mouton. Ensuite, tout va vite, on récupère un peu de sang dans un gobelet (je n’ai pas bien vu pour quelle occasion), puis on  nettoie au balai le sang qui s’écoule par les canalisations mélangé à du gros sel pour fluidifier le liquide rouge si épais.

Puis l’on continue ainsi, alors que les corps sont ensuite dépecés sur des bâches à l’arrière : rien de ne se perdra, tout sera utilisé, les abats cuits en premier et dégustés avec une moutarde épicée, la viande grillée, la graisse, les viscères, les pattes et la tête nettoyés pour des occasions spéciales. Des bassines de morceaux de viande se remplissent vite mais il faudra bien compter plusieurs heures entre le début et la fin du dépeçage ! Les femmes sélectionnent alors les morceaux qu’elles vont garder, donner à leurs amis (selon la tradition on doit donner un gigot à la marraine de son enfant) et voisins catholiques, et distribuer aux plus pauvres. J’ai eu l’occasion d’accompagner une des nos hôtes pour visiter ses voisins du quartier, cet instant de partage a pris tout son sens à ce moment là, rien qu’en croisant le regard satisfait de ses amis.

 

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Je me suis ensuite promenée dans ce même quartier et je me suis rendue compte à quel point la Tabaski est une journée particulière : dehors, on dépeçait sur un terrain de pétanque, la bête pendue à un arbre. Invitée par un vieux monsieur à m’assoir pour observer le travail, je me suis retrouvée avec une assiette de foies grillés dans les mains, avant d’être invitée à manger chez son fils ! Et si ce n’était que ça … dehors, toujours, on creusait des trous pour les remplir des déchets de viande, ou l’on vidait des bassines pleines de résidus directement dans les caniveaux, et sur les toits alentours on s’activait aussi de la même façon ! Conviée à discuter sur le bord de la route, un des habitants s’est chargé de m’expliquer l’origine de la tabaski, avant de m’inviter à son tour à venir manger dans sa cour. Partout des gens passaient avec des poches plastiques remplies de viande, ça sentait bon les grillades dans la rue, et malgré un soleil de plomb, je me sentais bien et j’aurais pu continuer ainsi à discuter et partager, moi la toubab catholique !

Revenue chez nos amis, le repas s’annonçait enfin sous les meilleurs auspices ! Les enfants, assis en rond sur le toit, partageaient déjà les premiers morceaux, posés sur un plateau en inox et mélangés avec des frites. Le même plateau a rejoint notre petit groupe et nous avons saisi l’occasion unique qui se présentait à nous de partager ce repas très symbolique avec des amis musulmans ! Cette journée ne pouvait pas se terminer sans une salade de fruits frais et  un bon ataya à la menthe,  bien sûr, présenté de manière traditionnelle par le spécialiste de la famille !

Sincères remerciements à nos hôtes qui ont présenté sous la meilleure des façons possibles la fête de la Tabaski, une fête qui aura tout son sens dans les années à venir rien qu’au souvenir que nous garderons de cette belle journée. Finalement la Tabaski peut certes paraître cruelle mais c’est un bel exemple de partage et de solidarité.

Bonne fête à tous !

 

 

Nathalie GUIRONNET

 

 

 

 

 

 

 

 

 



23/10/2013
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