Une vie en Afrique

Une vie en Afrique

Pour la vie

 

Un jour, je ne sais plus quand mais c’était au mois de mars, j’ai eu un choc. On a l’habitude de dire que ce qu’on voit tous les jours on ne le voit plus. Concrètement ça veut dire qu’on ne le regarde plus qu’en transparence. Ce n’est pas qu’une image, parce que ce jour-là, j’avais une ombre devant moi, une ombre de 1,65m qui se traînait au réveil, fatiguée, transie de froid, alors qu’il était tôt et qu’il faisait bon. Ce jour-là je me suis rendue compte que mon fils n’était plus que l’ombre de lui-même. Je ne sais pas pourquoi je m’en suis aperçue ce jour-là, juste ce jour-là, ni ce qui m’a fait me poser une question : quoi ? On ne pouvait quand même pas tout mettre sur le dos de l’adolescence. Un régime, d’accord, mais à ce point là, juste au bout de trois mois … Et puis un régime ne menait pas aux toilettes toutes le deux heures, et la pâleur de son visage me terrifiait d’un coup. Un coup au cœur, une angoisse et une idée fugitive que j’ai chassé mais pas trop, au cas où … au cas où il faudrait y penser.

Et après le coup, le contrecoup et le bilan des derniers mois. Au bout, une demande de parents à docteur et un rendez-vous au laboratoire. Un jeune homme de 14 ans pleurant dans mes bras de peur, une petite aiguille dans le bras, crispé de fatigue, de crainte, bourré d’incompréhension. Et un verdict qui tombe, tranchant comme la lame d’une guillotine, pour la vie.

Le médecin qui le reçoit en urgence lui a fait son premier test de glycémie. Presque 6gr de sucre dans le sang, non ce n’était pas une erreur du laboratoire, il va falloir vivre avec cette anomalie. Une heure de larmes silencieuses, d’explications, une démonstration expresse et une ordonnance : « vous allez voir madame, on trouve tout ici, dans n’importe quelle pharmacie, mais comme c’est tout prêt passez voir chez Stella ». Ce que j’ai fait. Puis direction la maison après toutes ces émotions il va falloir se pencher sur les notices et apprendre à utiliser l’appareil, l’autopiqueur, et le stylo d’insuline. Impossible de mettre l’embout, impossible, je reprends quinze fois la notice, ça ne fonctionne pas. Vite, je descends à pieds à la pharmacie en bas de chez moi, ils ne savent pas, ils n’ont pas ces stylos d’insuline, pas comme ça. Une étincelle, l’embout qui a été vendu n’est pas celui qui s’adapte au stylo, c’est n’importe quoi, mon fils est au plus mal, il doit se faire une injection, il est presque 20h. J’appelle en urgence Stella pour exprimer ma colère, puis une pharmacie proche de la maison qui m’informe qu’elle a les embouts et que oui, on attendra que mon mari arrive. Il est 22h quand il se fait sa première injection, père et fils penchés sur le matériel indispensable du diabétique insulino-dépendant.

Après une journée de réflexion, nous avons demandé un rapatriement car l’état des lieux était désespérant. Quentin sera évacué sanitaire le lendemain, puis hospitalisé à l’hôpital, entouré, couvé. A la fois fataliste, pragmatique, n’en restant pas moins un adolescent propulsé dans une nouvelle sphère, inconnue. Tour à tour désespéré, criant à l’injustice, ou en phase de résignation, parfois même menaçant de ne pas suivre son traitement. Un adolescent quoi. Et moi qui suis, derrière, attentive au moindre caprice, prête à le faire plier, à lui expliquer pour la énième fois la nécessité du traitement, je l’entoure comme je peux. En petite laine flottant dans son jean, pour sa première sortie, il me paraît tellement fragile posé là, les pieds dans le sable, au grand air marin. Ses doigts longs déjà piqués de multiples petits points rouges, il s’énerve facilement contre lui-même et insulte son auto piqueur qui ne pique pas, à moins que ce ne soit lui qui n’ait plus de sang, il trépigne, proteste. Le regard des autres l’indispose, il veut se cacher, refuse la pitié, ne joue pas le jeu, les règles sont pourtant simples, l’insuline ou …

C’est dans ces moments-là qu’il faut être solide, pour deux, ne plus penser à la fatigue, au stress, aux autres qui sont restés au Sénégal, au retour à la maison sans docteur, aux prochains mois de tâtonnement avant de trouver l’équilibre qui lui évitera les problèmes plus tard. Penser pour deux, pour lui, à moi, s’oublier dans la maladie de l’autre, se demander pourquoi.

Un mois d’absence environ. C’est ce qu’il a fallu pour qu’il puisse rentrer chez nous. Un poisson dans l’eau, non, pas vraiment, mais il assure mon grand garçon, plus que moi, forcément, c’est lui qui vit sa maladie. Moi je le suis seulement. Aux yeux de tous il donne le change, mais il ne nous trompe pas, parfois il nous demande encore « pourquoi, pourquoi je n’ai plus de vie moi sans ce truc là » ? Mais que peut-on répondre à un adolescent en pleine puberté ? Qu’il a de la chance d’avoir un diabète de type 1 parce qu’il est né français et au bon moment, qu’aujourd’hui si on n’en guérit pas au moins on stabilise et on lui offre un avenir ? 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


10/05/2015
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