Une vie en Afrique

Une vie en Afrique

Lutte_Un pied dans l'arène

 


Avant d’arriver au Sénégal, j’étais sans doute comme de nombreuses autres personnes qui n’y sont jamais venues : je n’avais qu’une idée imprécise du pays, et je ne connaissais rien de ce sport un peu barbare, un peu sauvage, qu’est la lutte. Enfin, à mon idée, car il m’était bien arrivée de voir un reportage par-ci par-là. Bref, arrivée depuis plus d’un an, je me suis rendue compte que si ce sport était très important ici, il n’en était pas moins très discret, et les débordements confinés à la saison de lutte (c’est-à-dire de février à juin), derrière la télévision, ou à la sortie des bars le jour des combats, et à la plage, où les passionnés donnent libre cours à leur enthousiasme. Si certaines publicités utilisent bien l’image de ces stars locales, ces dernières n’en sont pas moins rares.  Du coup, dans notre univers expatrié ultra confiné et trop isolé des diktats sénégalais, la lutte s’observe de loin en loin, et encore… On n’y comprend pas grand-chose, la lutte se pare d’un voile sombre, secret, où se mêlent argent et superstitions, un monde dont il vaut mieux ne pas trop approcher.

 

Alors que je cherchais un sujet à photographier pour l'exposition sur la femme au musée Boribana le 08 mars dernier, je suis tombée sur un article de journal en wolof présentant une jeune lutteuse : B52. Tout naturellement, il m'a parut essentiel de la rencontrer et de lui proposer de participer à l'exposition. C'était la première fois que je parlais de lutte, la première fois que l'on me présentait toute une famille sénégalaise qui m’accueillait à bras ouverts pour me raconter son histoire : lutteuse de grand-père en petite-fille, B52 et son mari coach nous ont invités à assister à un entraînement sur la plage de Bargny à la tombée du jour. Une découverte étonnante, un corps à corps soufflant, et un flash qui me revient de cette journée : des grains de sable glissant d'une peau noire, un essoufflement, un vent léger, et le bruit de la mer au fond. Voilà, c'était la première fois, la première rencontre avec la lutte, et je savais que ça ne s'arrêterait pas là.

 

J’ai du ouvrir les yeux ce jour-là ; parce que du jour au lendemain je me suis rendue compte que ce sport était omniprésent dans la culture sénégalaise, mais caché, loin des projecteurs, pas pour nous. Les écoles et les écuries de lutte se retrouvent en effet tous les soirs sur la plage de leur quartier. Les hommes sortent de leur travail puis se retrouvent pour s’entraîner. Après l’échauffement, le combat commence et les corps se mêlent en une chorégraphie souple, stratégique. Habillés de leur ‘guemb’ (tissu de coton que les lutteurs portent pendant le combat) et de leurs ‘ndombos’ (gris-gris), ils vont s’affronter. Les muscles se tendent, le sable blanc couvre les visages et les bras. L’endurance et la rapidité mentale sont les clefs de ce sport très physique. Il faut prendre le temps de les observer, de les voir se tourner autour, se jauger, se juger, se préparer. ‘Cette’ danse sportive va durer près de trente minutes et l’épreuve est redoutable. Pourtant, quand la séance s’achève, tout le monde sourit et se charrie. Le public s’est rassemblé autour pour les encourager, ce sont déjà les stars sur leur plage.

 

Rencontre avec les lutteurs de Soumbédioune : école sénégambia et écurie de Soumbédioune

 

 

 

Photos en noir et blanc des corps à corps

 

Au stade, c’est tout un rituel ‘animiste’ qui encadre cette pratique, des lotions dont on s’asperge aux cris et gestes théâtraux qui animent la foule dans les gradins : entouré de ‘sa cour’, de son coach, de ses fidèles, le lutteur échauffe le public, s’exprime sur le terrain, en attendant son tour. Les plus grands ont leurs danseurs, leurs véhicules font le tour du stade et font monter la température. Derrière nous, un léger mouvement de foule : un homme, lance des billets ! Le spectacle s’annonce long, nous discutons tout en goûtant aux petites sucreries locales vendues par des ‘mamas’. Les lutteuses d’abord, puis les lutteurs enchaînent, et le stade crie et s’anime de plus en plus jusqu’au dernier combat, le plus important, celui que tout le monde attend. Il fait nuit, le stade se pare d’un voile de lumière et les ombres s’accentuent. L’ambiance électrique nous pousse cependant à sortir un peu avant pour éviter les mouvements de foule, mais c’est emprunt d’une nostalgie fugace que nous quittons le stade, ravies d’avoir pu goûter à ce petit moment sénégalais.

 

Combat du 04 avril 2013 à Demba DIOP - Dakar



30/04/2013
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 733 autres membres