Une vie en Afrique

Une vie en Afrique

Les abandonnés - Roxane Selavy

"Quand je sors de la bulle protectrice de mon domicile,  je contemple les représentants du règne animal et j'ai une vision de l'enfer.
  Des chiens affamés jaillissent des poubelles béantes de mon voisin (celui qui refuse de payer les services d'un charretier pour dégager ses ordures car, lui aime l'odeur de la merde en décomposition).

Leurs oreilles dévorées de mouches pendent piteusement.
Ils marchent en crabe, comme les cars rapides dont la carrosserie a souffert de nombreuses batailles.
Par une malédiction sentimentale,  ils sentent ma compassion et celle de mon amie.
Ils s'approchent de nous en silence, quêtant une caresse une gamelle une protection et un toit.
À force, ils nous affligent autant que les enfants des rues, pauvres âmes damnées de la pauvreté.
L'humilité canine est un crève coeur ;  si on les flatte de la main, ils se faufilent dans nos voitures avec la douceur obstinée des désespérés.  Tant d'amour en puissance quotidiennement rejeté,  c'est révoltant.

 

Mais il y a pire.

 

Un jour, le plus pitoyable des chats de Dakar rampe à nos pieds. Voilà deux mois, son arrière train et les pattes postérieures ont été aplatis par une voiture.  Il traîne son corps sur ses deux antérieures; tant de persévérance dans la survie mérite un hommage.  C'est une atroce image de dessins animés,  les personnages aplatis comme des crêpes.
Il ne peut plus se défendre contre les vautours qui attaquent en piqué.  Ce sont les voisins et les autres chats qui le protègent. Et je répugne à briser cette solidarité de quartier autour de l'infirme. Mais il souffre trop.  Notre décision est prise.
Le voilà qui se traîne à nos pieds, traçant dans ma ruelle ensablée des almadies une petite vague oscillante,  dune minuscule évoquant le passage d'un python.  Le grotesque de sa douleur nous prend à la gorge. Pleine de pitié, mon amie le nourrit et le désaltère tandis que j'appelle le vétérinaire. 

Une superstition entoure les chats au Sénégal;  on prétend qu'ils jettent des sorts quand l'homme les tue. Le vétérinaire a heureusement passé outre ces croyances. L'imam lui-même recommande d'abréger les souffrances inutiles et non susceptibles de rémission. 
Par une intuition surhumaine,  le chat s'est agité dès que la voiture a tourné au coin de la rue. Il se traîne lamentablement sur ses pattes avant dans un dérisoire effort pour fuir la mort.
Le vétérinaire et son assistant prennent la précaution d'enfiler des gants;  la piqûre létale est douloureuse. Sans blague, mourir fait mal. J'ai demandé une anesthésie pour le chat. Pour nous aussi.
Le chat veut survivre. Et ne veut pas d'anesthesie.  Ni mourir.
Il se tend comme un ressort avec un air rageur. Sa terreur s'efface et cède à la stupéfaction.  Il ne ressent plus rien.  Il est incapable de bouger. Je crois voir quelque chose qui s'approche de l'acceptation dans son regard. 
 

  Ça prend une dizaine de minutes,  respectée par le vétérinaire. Qui lui injecte alors la solution mortelle.  Il faut du courage pour assassiner par compassion.

Et que dire du plus carnavalesque et outrancier des abattoirs, le génocide du mouton lors de la Tabaski (celui de la dinde est plus discret) ?
Que dire sinon avouer ma totale hypocrisie puisque je suis et demeure omnivore?
En guise d'expiation,  je vous décris ma promenade de l'Aïd.
Je me suis forcée à sortir, à regarder mon crime en face.  Mes voisins, tout à la joie des préparations festives, sont souriants.  Je leur réponds. 

La tripe réclame maints traitements et nettoyages. Sur le trottoir la tête décapitée de l'ovin flamboie dans une mare de sang. On dirait un tableau de Frida Kahlo si elle avait pu entendre la souffrance animale, si elle n'avait pas été détenue dans un corps supplicié. 
  

  Le mouton me regarde avec reproche.  Ses yeux superbes sont restés ouverts dans la mort, personne n'a songé à les fermer, et je ne trouve pas le courage de franchir les ruisseaux de sang pour le faire. La blancheur immaculé de son pelage souligne la douceur de son regard et l'orgueil de ses cornes.  La nature morte éclate en rouge.

 

 Ma chère,  rends donc hommage à ton prochain repas."

 

Roxane Selavy



14/10/2016
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