Une vie en Afrique

Une vie en Afrique

Le rêve_rencontre avec une équipe de football_mars 2013

Pour participer à une exposition sur la femme au musée Boribana à l’occasion de la journée mondiale du 08 mars, on m’a proposé de rencontrer une équipe féminine amateur de football et de prendre quelques clichés. C’était l’occasion de rencontrer de fortes têtes, des jeunes filles sans cesse en lutte contre leur entourage et leur environnement, dans un pays musulman où la femme sénégalaise, fière et orgueilleuse, se bat crampons aux pieds, becs et ongles élimés, contre une société machiste traditionnelle. 

L’équipe, créée en 2009, est menée par Gatien KENY, un jeune éducateur de football casamançais, membre fondateur, et par Papis BADJI qui travaille au Ministère de la Jeunesse. Mais au tout début, c’est une américaine (Jennifer BROWNING) qui a initié le premier tournoi Lady’s turn auquel se sont engagés Gatien et Badji et grâce à qui l’équipe a été mise en place. 

Affiliée en tant qu'équipe féminine amateur, les filles jouent en 2ième division, avec l’ambition de se professionnaliser et de passer en D1. Au Sénégal, il n’existe que la catégorie sénior, mais la Fédération autorise les juniors et les cadets à jouent avec les séniors, d’où une grande mixité au sein de l’équipe (la plus jeune est née en 2002 et étudie en 6ième alors que la plus âgée est née en 1986). Les filles (environ une vingtaine) arrivent de tous les quartiers de Dakar, et le transport est financé en propre par Gatien : aucuns fonds ne permettent à l’équipe de s’équiper et de palier aux frais généraux. La FIFA forme les entraîneurs dans le cadre du football féminin mais « la Fédération sénégalaise ne fait rien pour le football féminin du point de vue financier ou formations ». 

Depuis sa création, le turn-over a été important ; les plus anciennes sont là depuis 4 ans mais elles sont peu : Awa, Mame et Khady. Récemment (décembre 2012), la majorité du groupe s’est rebellé et a frondé et quitté l’équipe, justifiant leur départ « par le manque d’ambition et de moyens ». Awa était partie, mais elle est revenue. Pour trouver de nouvelles recrues, l’entraîneur a ‘récupéré’ des filles qui avaient abandonné d’autres équipes, mais qui restaient motivées par « le plaisir de jouer ». Certaines footballeuses ambitionnent de quitter le Sénégal pour se professionnaliser en Europe ou au Maroc ; Gatien et Badji aident les filles au maximum, en les envoyant notamment faire des formations parmi leurs relations. Au Sénégal, les filles doivent chercher par leurs propres moyens à ‘s’élever’, contrairement aux garçons pour qui il existe un circuit officiel de recrutement. Certaines filles quittent le pays ‘clandestinement’ sans évoquer le motif réel de départ à l’étranger. 

En 2012, l’équipe nationale féminine sénégalaise s’est qualifiée pour la première fois en Guinée Equatoriale dans le cadre de la CAN. Les filles rêvent toutes d’être repérées par les coachs nationaux et ‘l’exploit’ relevé par leurs aînées les portent dans leurs rêves, elles se disent : « pourquoi pas nous ? ». Gatien ne se cache pas pour dire qu’il voudrait bien qu’au moins une des filles qu’il a formé aille en national, « ça motiverait les autres » ! 

Parlant de ses liens avec les footballeuses, Gatien apparaît comme un papa ‘poule’ avec les joueuses : outre de nombreux échanges, il se déplace régulièrement auprès des familles. 

Aujourd’hui, un papa militaire assistait à l’entraînement de sa fille de 17 ans. Ce dernier m’a expliqué que sa fille ne continuerait à jouer que si ses résultats scolaires se maintenaient. Il a rajouté qu’il était normal de pousser ses enfants à faire ce qu’ils aiment, et encore plus de les suivre dans leurs études ! « Si elle est douée, il l’aidera à s’engager dans le football, sinon elle suivra une formation militaire, comme lui ». Comme le dit Gatien, actuellement la plupart des parents sont d’accords pour que leurs filles jouent. Mais ça n’a pas toujours été vrai. Gatien doit parfois se déplacer pour négocier auprès d’eux. Dans le passé, certaines filles ont du abandonner le jeu suite à un mariage, à des pressions familiales, à l’éloignement. Cependant, dans certains cas, certaines filles peuvent être encouragées par leur famille ou leur mari, cela montre t-il que la société sénégalaise bouge et se modernise ? 

Les joueuses de l’équipe sont élèves, étudiantes, ou sans profession ; elles s’entendent bien entre elles, certes il leur arrive de se taper dessus mais « on fait le maximum pour que le courant passe ». 

Quand il est fatigué ou énervé, ce qui arrive parfois, il n’oublie jamais qu’il doit entraîner les filles ; elles l’attendent, elles ont traversé Dakar pour rejoindre leur terrain d’entraînement aux Parcelles Assainies. C’est en effet là qu’ils se retrouvent tous les jours à 17h généralement, sur un terrain sablonneux qu’ils partagent avec des équipes masculines et une petit école de football tenue par Gatien en parallèle. Les filles arrivent habillées en civil, elles ont trouvé le moyen de s’habiller discrètement au vu de tous, on sent qu’elles ont l’habitude ! Vêtues de shorts et de chaussettes hautes, plus souvent en chaussures qu’en crampons, elles gardent leur féminité malgré tout en arborant coiffures, belles coiffes, et petits bijoux fantaisies. Elles sautent, se dépassent, courent dans la poussière et se donnent à fond dans ce sport qu’elles adorent et dans un groupe harmonieux où l’entente se lit sur le visage de chacune. 

Petit entretien avec deux d’entre elles à la fin de l’entraînement : 

 

AITA LAYE DIOP 

Elle joue au football depuis l’âge de 5 ans ; aujourd’hui elle en a 22 et elle est vice-capitaine de l’équipe. Elle a commencé à la plage et dans les quartiers, en équipe mixte, par pur plaisir. C’est en regardant le football à la télévision que son intérêt s’est aiguisé. Aita a deux frères qui ne jouent pas au football, « elle est une énigme pour ses parents » ! Elle est aussi la seule fille de son quartier (Cambérène) à jouer au football où on la surnomme « garçon raté ». Ceux de son école l’appelaient « Aita Ronaldino » ! Quand je lui demande de me décrire l’ambiance dans le groupe, elle me dit qu’elle est bonne. Etudiante en 1ière année de droit à l’université, elle rêve de signer un contrat et de partir à Lyon, comme 99% de ses partenaires ! Pour cela, elle se donne les moyens qu’il faut, notamment en jouant en dehors de ses entraînements, avec des garçons. 

 

AWA 

Elle a commencé en jouant avec son frère jumeau et d’autres garçons à la plage. Quand je lui demande si son frère l’a poussé dans son ambition elle me répond « un peu, mais c’est avant tout le plaisir de jouer qui me motive ». Capitaine de l’équipe de football, elle est élève en terminale et ambitionne de poursuivre ses études en géographie. Elle a 21 ans. Awa me confie que quand elle joue « elle se sent libérée, le stress diminue, l’équipe c’est comme sa famille, sa solidarité la porte ». Elle voudrait jouer en Espagne un jour, mais avant tout elle aimerait défendre les couleurs du Sénégal en D1. Awa a été contactée il y a quelques temps par des entraîneurs de l’équipe nationale, mais comme elle est en D2 les négociations seraient toujours en cours. Elle aimerait que son équipe passe en D1 avec elle. Awa me dit que ses parents l’ont encouragée à jouer ; elle m’avoue aussi qu’elle se mariera un jour, « mais qu’elle négociera de jouer au football avant » ! 

 

 

 

 

 

Un stade, tout un environnement ; les joueuses se mêlent aux hommes sur ce terrain que tous doivent se partager ; des spectateurs regardent assis sur les bords des murs, leurs ombres se découpant sur les murs au soleil couchant. Dans les gradins, de jeunes talibés font les fous, pieds nus. Ils rêvent un jour de faire du football, et de quitter le Sénégal. C'est au son de "emmène moi en France" que je quitte le terrain des Parcelles, jusqu'à la prochaine fois. 

Ces jeunes filles attendent d'être appelées en équipe nationale, et même si la dure réalité des quotas et les exigences physiques ne leur font pas peur, et ne les atteint pas encore, je regarde ces jeunes femmes rêveuses et je me demande ce qu'elles feront dans les années à venir ... 

 



06/04/2013
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