Une vie en Afrique

Une vie en Afrique

L'autre

La fille dans la glace elle me ressemble mais ce n’est pas moi. L’autre, la furie, elle court, toujours, en ligne droite c’est mieux. Moi je n'aime pas courir. Quand elle fait des écarts, c’est pour gagner du temps, qu’elle croit, je rigole car je pense qu'elle se trompe, ce n’est pas toujours le résultat escompté.

Là, elle attend quelqu’un. Mais d’habitude, elle court. Je ne vois qu'un reflet, mais elle est assez commune (elle a du être jolie dans le passé), de taille moyenne, bien ronde, elle remplit ses vêtements tout en essayant de se cacher, elle n’aime pas être regardée, elle préfère qu’on la voit, qu’on la survole. Transparente quoi. Elle ne s’occupe pas d’elle, ne fait pas de sport car elle n’aime pas ça, et qu’elle ne sait pas comment intégrer une heure de gym dans son emploi du temps. En plus d’en sortir sale, ça oblige à rentrer se laver, elle n’aime pas utiliser les douches publiques, le contact de ses pieds nus sur un sol qu’elle ne connaît pas, ça la dérange, elle est comme ça. Ca se comprend, enfin je crois. Toujours d’un point de vue extérieur, si elle prend 5 minutes pour s’occuper d’elle, c’est par réflexe. Elle est simple et ce qu’elle fait demande déjà assez d’échanges compliqués, elle doit économiser son énergie. Sa force est en elle, elle a cette capacité de prévoir ce qu’elle doit faire bien à l’avance, ça la rassure.

L’autre est encore là. Le reflet se précise mais il n'est pas net. Je suis toujours fatiguée, au réveil, les idées floues ... Elle est plus près. Tiens, elle brasse de l’air, elle va, et elle revient, elle tourne, elle range, avec des enfants, ça n’arrête jamais. Je sais. Regardez chez moi, multipliez par six tout ce qu’on peut utiliser quotidiennement, et vous verrez qu’on peut en prendre du temps pour tout ranger. Et perdre moins de temps à chercher. C’est inimaginable comme on a cette facilité de tout bouger et de laisser sur place. Voilà justement ma petite dernière, une furie capable de déménager la salle de jeu en quinze minutes chrono et de tout éparpiller dans le salon en moins de cinq minutes !

L'autre s’imagine t’elle seulement ce que ça pourrait être autrement ? Parfois je souffle et je respire un grand coup. En rentrant le soir, il m'arrive aussi de m'arrêter sur le palier, sans force, et d'attendre. J'attends que le courage revienne, je respire encore un grand coup, et je rentre. Le soir, quand tout le monde dort, j'écoute le silence, oppressant et tellement reposant.

Je ne comprends pas comment elle fait. Il est 7h30, un bruit de vaisselle me parvient depuis la cuisine, elle range. Elle revient. Bébé est allé chercher le lecteur DVD portable, le manipule comme qui rigole ; elle s’est confortablement installée sous les draps du lit de maman et papa, à regarder son dessin animé préféré. D’habitude elle joue à empiler les dvd comme dans un jeu de construction, alors elle ne va pas se plaindre, et la laisser faire, inutile de dire non, c’est déjà fait.

Je me regarde dans le miroir de la salle de bain. L’image qu’il me renvoie me fait peur. Je suis pâle et cernée. Le regard en coin, perplexe, je regarde bébé qui est en pleine forme. Bien sûr, malgré son réveil nocturne, elle a dormi près de 10 heures. Moi non, je reste constamment en éveil, réveillée par le moindre bruit provenant de sa chambre. Bébé me réveille t-elle pour profiter d’un petit câlin de quelques minutes ? En tout cas je ne sais pas me rendormir, alors j’ai tourné, et tourné, avant de retrouver le sommeil.

Je ne sais plus ce que je faisais avant. Je finis de m’habiller en pensant à tout ce que je dois faire. Chaque jour, de nouvelles choses s’ajoutent aux tâches quotidiennes, plus répétitives. L’autre est toujours là : elle se rappelle qu’il n’y a pas si longtemps elle ambitionnait d’être UNE super maman. Elle a abandonné l’idée, pas pour ses enfants, pour elle : elle n’en pouvait plus d’être dans le paraître. Elle a remis, tout remis, en question, ou presque !

Elle ne travaille pas, mais c’est tout comme. Car en parallèle de sa famille, elle vit une passion. Cette femme terne quand on la voit, on ne s’imagine pas la vie qu’elle a.

Car elle fixe la vie, elle la retouche aussi. A travers son regard, derrière son objectif : elle préfèrerait dire qu’elle fait de la photo, pas qu’elle est photographe. Elle n’aime pas se mettre en avant. Elle angoisse à l’idée de vendre son travail, la pression de bien faire se rajoute à tout le reste. La photographie a pris toute la place maintenant, même les enfants passent parfois à côté. Elle a décidé de s’occuper d’elle, de ce qu’elle aime, les enfants grandissent, ils partiront un jour.

Ici elle a essayé de travailler, enfin à sa façon : elle attend qu’il lui tombe dessus, estimant que tout travail arrive à point. C’est une drôle de philosophie mais jusqu’à présent elle fonctionnait ainsi et elle trouvait. Mais ici, pas facile. Donc elle a laissé faire, le temps passe vite, déjà trois ans. En arrivant, elle se figurait la photo encore comme un passe-temps. Depuis, elle a gagné en aisance, mais pas en confiance.

L’autre se remet en question, régulièrement ; c’est de s’exposer ainsi au regard des autres, elle qui n’aime pas se mettre en avant ça l’effraie.

Tiens, l’autre est déjà prête à partir, elle se tourne vers moi, m'attrape la main.

D’un coup d’œil, je reviens à la réalité, je cesse de penser. Moi aussi je suis prête, évidemment, l'autre c'est moi, j’ai tout fais, capable de gérer les tâches quotidiennes par réflexe, machinalement, pas besoin d’être présente.

D’un coup d’œil je me rends compte que j’ai bien changé. Je me retourne, et une fillette vient de rentrer, c’est moi, en bien plus jeune. Portrait craché, la pauvre, je la plains si elle me ressemble dans trente ans, faudra faire mieux. Je me vois en double, l’autre me touche, ce n’est que moi. Le reflet, si seulement ça pouvait ne pas être le mien ; pourtant, l’autre, c’est ça, c’est moi. Je suis partagée entre l’angoisse et la fatalité. J’aurais espéré mieux mais je suis telle qu’elle. Je n’ai pas réussi à faire mieux. Mais j’ai eu mieux que je n’aurais espéré un jour … Ma fille s’étire vers moi, me prend dans ses bras et me souffle : « joyeux anniversaire, maman ». Ses cheveux fins balaient mon visage, elle sent le réveil tardif, les traces de l’oreiller sont encore visibles sur sa jolie joue.

Pour la première fois de la journée je respire un grand coup et pense à tout ce que l’autre va faire aujourd’hui. Autant lui donner les tâches les plus ingrates et garder pour moi les rêves.

Je rêve encore, mais je n’en parle pas. Tellement de choses enfouies. Au fond je reste une petite fille, j’ai toujours eu une grande imagination. Mais je suis en retrait, j'écoute maintenant ceux des mes enfants, j'ai mis mes rêves de côté. Ils n'ont plus cours.

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Je ne compterai pas les bougies, je sais quel est mon âge, je suis, avec un peu de chance, rentrée dans la deuxième moitié de ma vie. J’ai trois moi, celle que je suis aujourd’hui, celle que les autres voient de moi, et celle que j’aurais voulue être. Mais ce n’est pas fini …

Moi, c'est l'autre, et j’ai quarante ans aujourd’hui.

 
 
 


24/11/2014
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